Les dieux de l’Antiquité formaient une grande famille souvent imprévisible, résidant au sommet du mont Olympe dans le nord de la Grèce. La mythologie est remplie d’intrigues diverses où ces divinités étaient loin d’être parfaites. Elles s’enivraient, trompaient leurs partenaires et s’immisçaient souvent de manière malveillante dans la vie des mortels. Malgré cela, les humains recherchaient leur protection et les vénéraient dans de magnifiques temples, les invoquant selon les vertus qu’ils représentaient : la sagesse, la guerre ou la fertilité.
L’une des divinités les plus vénérées du panthéon grec était la déesse de l’Amour. Selon la Théogonie d’Hésiode, écrite au huitième siècle avant notre ère, sa naissance est issue d’un drame cosmique. Gaïa, la Terre, s’était unie à Ouranos, le Ciel. Cette union sans amour poussait Ouranos à emprisonner ses enfants dans les entrailles de la Terre. Gaïa, épuisée, demanda l’aide de son fils Cronos. Avec une serpe, il trancha les organes génitaux de son père et les jeta dans la mer agitée. De cette écume blanche émergea une jeune divinité qui dériva vers Cythère, puis jusqu’aux côtes de Chypre. C’est ainsi que naquit cette célèbre déesse, que les Romains appelleront plus tard Vénus.
Le choix de Chypre pour cette naissance mythique s’explique par des faits archéologiques. Depuis des millénaires, l’île abritait des cultes dédiés à la fertilité. Au Musée archéologique de Larnaca, on retrouve des colliers de grains de grenade vieux de plus de trois mille ans. La grenade, symbole de fertilité et de mort, lui était associée. Les archéologues ont également découvert des figures d’Astarté, divinité orientale. Les Grecs pensaient que son nom venait de “aphros”, signifiant écume, mais il dérive plus probablement du phénicien Ashtaroth, devenu Astarté. Dès le troisième millénaire avant notre ère, le Proche-Orient vénérait une entité divine de la passion et des relations charnelles sous les noms d’Inanna, Ishtar ou Astarté.
L’importance de cette déesse s’est manifestée à travers de multiples pratiques et objets symboliques, parmi lesquels :
- Les offrandes florales de lys, de violettes et de roses, à l’origine de nos traditions de la Saint-Valentin.
- L’utilisation de précieux encens d’Arabie brûlés sur des autels fumants.
- Les libations douces composées d’huile d’olive, de miel et de vin aromatisé.
- Les mystérieuses figurines féminines à l’apparence d’oiseaux, semblables à celles du Proche-Orient.
- Les anciennes statuettes chypriotes sculptées dans la picrolite verte ou la pierre calcaire, célébrant la procréation primitive.
Chypre était un carrefour commercial essentiel pour le cuivre pendant l’Âge du bronze. Les navires apportaient de nouvelles croyances qui se sont mélangées aux cultes indigènes locaux. Lorsque les Mycéniens se sont installés à Chypre vers le douzième siècle avant notre ère, ils ont assimilé cette déesse locale de la fertilité et construit un immense sanctuaire à Paphos. Les rituels y excluaient les sacrifices sanglants, privilégiant les parfums et les fleurs. La divinité qui a émergé des eaux chypriotes est donc véritablement une fille de l’Orient et de l’Occident.
Depuis Chypre, le culte de cette déesse s’est répandu dans le monde grec via les cités portuaires. En tant que protectrice de la navigation, on lui attribuait des épithètes comme Euploia ou Pelagia. À Athènes, sur l’Acropole, elle recevait des offrandes de lait et d’huiles aromatiques. Le héros Thésée a même fondé le culte d’une divinité “commune à tous” (Pandemos) pour célébrer l’unification des peuples de l’Attique. Bien que parfois associée à la prostitution sacrée dans certains quartiers portuaires comme le Céramique, elle restait une protectrice civique fondamentale.
Les Romains, après la conquête de la Grèce, ont fusionné ce mythe avec leur propre déesse, Vénus. Jules César l’a même adoptée comme ancêtre divine de sa lignée familiale, lui dédiant un temple en 46 avant notre ère. Pompéi a fait d’elle sa divinité principale. En fin de compte, l’histoire de la divinité que l’on appelle communement aphrodite révèle une figure extrêmement complexe : non seulement l’incarnation de l’amour et du désir, mais aussi la gardienne de l’harmonie sociale et parfois l’incarnation de forces redoutables et obscures.
